L'instant transport

Ça commence par un coup de coude, toujours. C'est à l'entrée du RER, comme s'il y avait une prime à celui qui va donner le plus de coups de coude. La prime, en l'espèce, c'est éventuellement une place assise.

Moi, quand on me file des coups de coude en montant dans le train, je ne réplique pas. Je regarde la trogne de l'insolent(e), je la repère bien, si ça n'est pas aujourd'hui ce sera un autre jour.

Là, celle qui vient de s'asseoir sous mes yeux, elle m'a filé un sacré coup de coude il y a une dizaine de jours. Pas de chance elle est plutôt jolie. Ça risque d'adoucir ma vengeance. Je me suis même déjà retrouvé à discuter avec l'assaillant.

Dans ces cas là je perds. Pas de vengeance, pas de leçon donnée, pas de petite phrase cinglante. C'est très décevant tout de même.

 En fait je n'arrive jamais à me venger. Quand je commence à observer l'ennemi, je me rends compte à quel point il a l'air triste. La dame en face, 45 ans maximum. Elle lit Télé Star, passant sur les programmes télé rapidement, ignorant les mots croisés. Par contre l'encart sur je ne sais quelle vedette d'une quelconque chaîne de la TNT, ça, oui, elle s'y arrête. Longuement. Elle aussi elle doit filer des coups de coude le matin en s'installant parce que même en sortant elle en distribue. 

Changer sa vie - Il n'est jamais trop tard, elle en est au chapitre "le changement ça ne s'improvise pas". Entre Denfert et Bourg la Reine elle n'a tourné que 2 pages. Au début je ne voyais que ses mains, je me disais qu'elle n'avait pas des jolies mains. C'est peut être pour ça qu'elle veut changer de vie, parce que ses mains ne sont pas assez jolies à son goût. Elle bute sur un mot, sort le smartphone, tape sur Google "licenciement assorti". Ça m'intrigue, je n'ai jamais entendu parler de ça. Je regarde son bouquin. "(...) un licenciement, assorti d'un (...)". Ah oui. Quand même. 

Elle descend à Antony, mais la joueuse de coude d'il y a 10 jours est toujours là, le nez en l'air. J'hésite à démonter mon Bic Cristal pour m'en servir de sarbacane, comme à l'école, le vengeur aux boulettes de papier qui sévit dans le RER B aux heures de pointe... Mais c'est trop technique et puis je vais sûrement me faire prendre, autant il est admis de filer des coups de coude à ses congénères pour s'assurer la station assise, autant le lancé de boulettes de papier serait vu comme une agression caractérisée me valant au mieux regards réprobateurs, au pire sortie manu militari. 

Le train arrive à Massy, tant pis, pas de vengeance aujourd'hui.

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