Du temps pour moi

C'est une des premières fois de l'année. Peut-être la première fois que je me pose la question d'ailleurs depuis plusieurs mois.

Il était très tôt, 1h plus tard la question ne m'aurait pas traversé l'esprit et je l'aurais sûrement regretté vers 19h ou en arrivant à Massy.

Le bruit d'abord, le bruit des stores des velux qui remontent, le petit clic quand le boîtier asservisseur passe de l'une à l'autre des fenêtres de la chambre. Ce sont les mêmes, vraiment identiques et pourtant, alors qu'on s'attendrait à ce qu'ils aient le même comportement en toutes circonstances, ils sont entretenus par la même entreprise depuis leur pose en 2004. Tous les 2 ans, un peu avant l'hiver il y a ces types qui passent pour vérifier les rouages de ces mécanismes dont on dit alors qu'il faudrait qu'on en cache un jour les fils qui courent depuis le toit jusque sous le lit. Ce fil qui se décroche m'arrachant un "putain" à chaque fois que je change les draps. Ils ne sont plus pareils les stores. Celui d'un des velux met 6 secondes de plus que l'autre à descendre. Pour pousser l'énigme jusqu'au bout, quand on les remonte, là il n'y à plus aucune différence. C'est une énigme qui tous les matins et tous les soirs me laisse rêveur.

Les soirs de pleine lune, j'aime bien attendre que mes yeux ce soient habitués à l'obscurité qui règne à l'extérieur avant de baisser les stores, voir la lumière se couper sur un lent tombé de rideau, et puis le bruit qui va avec, toujours ce petit clic de l'asservisseur, toujours ce dernier clic quelques secondes après que le travail soit terminé quand la chambre est plongée dans le noir complet.

Ce matin quand les stores se sont levés, j'ai compris qu’il allait faire beau, le jour se levait à peine, j'ai allumé la radio. 13 degrés. C'est qu'à ce rythme là on aura 20 degrés avant le printemps.

Alors, une fois prise la décision d'expédier les tâches matinales pour aller me promener au bord du canal pour profiter de la lumière du soleil, une fois que j'avais décidé de ne pas prendre mon appareil photo, une fois que j'avais décidé quel bouquin lire, une fois toutes ces questions capitales tranchées, il me restait une question que je réservais pour la dernière minute.

Elle arrive toujours très vite la dernière minute, celle qui finit par mettre en retard. Ce matin j'étais en avance mais j'ai pris du retard sur mon avance.

Ça voulait dire moins de temps au café pour lire mon journal et profiter du soleil. Ça voulait dire moins de temps pour moi. La dernière minute de mon avance je l'ai utilisée à retrouver mon pass Navigo. À revisiter chaque pantalon enfilé ce week-end, chaque veste, chaque manteau, à retourner ma besace pour finalement retrouver le pass Navigo entre les coussins du canapé. Il a sûrement glissé de ma poche au petit matin hier.

Une autre glissade qui met en retard, c'est celle du cirage sur mes chaussures, celle-là est nécessaire, l'hiver n'aime pas le cuir. 

Alors après la dernière minute, je me suis posé cette foutue question, celle qu'on se pose souvent en septembre quand les matins sont lumineux. J'ai longé le canal, la lumière était belle, on aurait dit l'été, les cygnes étaient là, juste après le pont de Crimée, un réceptacle à lumière ce pont depuis sa rénovation l'an dernier. Au début je ne comprenais pas qu'il ait été peint en blanc, un blanc cassé mat, sûrement une peinture traitée pour ne pas se salir trop vite. Et puis un matin j'ai vu la lumière du soleil se faire capturer par le pont et j'ai compris pourquoi il avait été peint comme ça. Il doit y avoir des tas d'autres raisons mais celle-là est tellement rassurante, que ceux qui décident s'intéressent au beau eux aussi. 

En voyant le soleil depuis la terrasse d'un café en lisant les premières pages de mon Libé, en voyant les gens passer avec leurs gros manteaux, je réalisais que tout le monde se la posait cette question. Il était l'heure d'arrêter d'admirer le canal, l'heure de me mettre en route. Je m'autorisais en chemin de caresser l'espoir de pouvoir m'asseoir dans le RER dans le sens de la marche. Pour qu'entre Denfert et Cité U je sois baigné de soleil, pour qu'au delà de Gentilly je puisse admirer la lumière sur les murs de briques des immeubles. Je me suis assis dans le sens de la marche et puis il y a cette dame qui s'est installée en face de moi à St Michel, elle n'était pas maquillée et portait un blouson vraiment moche. Du genre coquette pourtant, avec des bijoux suffisamment discrets pour qu'on suppose qu'ils ont coûté cher, quand le soleil m'a sauté dessus après Denfert-Rochereau, elle s'est penchée vers la vitre pour en profiter aussi. J'avais déjà eu ma dose et je la voyais avec son blouson, elle aussi elle s'était posée la question ce matin, elle avait choisi l'option optimiste, l'option un peu folle. Alors j'ai partagé, je lui ai laissé ma place ensoleillée et j'ai bouquiné. J'ai bien fait, le soleil lui allait bien. 

En arrivant à Massy je me rends compte qu'il fait plus frais. Si j'avais fait comme la dame du RER, ce matin en me posant la question j'aurais sûrement pris un pardessus plus léger, j'aurais voulu croire au printemps, me dire qu'il avait peut-être quelques minutes d'avance, à mon avis il est encore en train de cirer ses chaussures ou de finir je ne sais quelle tâche matinale, j'espère qu'il ne se mettra pas en retard.

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