Pazunabeille

Quand un enfant de 10 ans vous demande d'inventer une histoire en fixant les règles du jeu : utiliser les mots guêpe, chute et chou-fleur ainsi qu'un langage soutenu. Voici la genèse de la folle et (presque) véritable histoire de Pazunabeille...

Pazunabeille attendait son procès dans cette cellule minuscule. Elle attendait en se demandant ce qu'elle risquait réellement. La reine était impitoyable ces temps-ci. Au moindre écart de conduite, elle pouvait prendre les pires mesures. Le temps maussade qui sévissait depuis quelques semaines avait détrempé les sols, les fleurs se raréfiaient si bien que les ouvrières ne ramenaient que de la nourriture de seconde zone.

Les premiers temps, la reine considérait l'instant avec bienveillance. Finalement toute la colonie avait travaillé dur et cette pause imposée serait salutaire à la colonie. Combien déjà avaient été bannies ? L'ostracisme était la pire des sanctions dans l'essaim. C'était une condamnation terrible. La cérémonie était terrifiante, quand la sentence était prononcée, des gardes se saisissaient de l'accusée et faisaient sortir son dard. Ainsi désarmée, la guêpe était bannie de l'essaim sans pouvoir se défendre des dangers dont recèle le monde. 

Ces derniers jours les procès étaient expéditifs, au moins 3 bannissements par jour. Souvent pour des broutilles, de menus forfaits qui en temps normal valaient tout au plus un avertissement public. La reine avait faim, elle en avait assez de se contenter des miettes que trouvaient les ouvrières chez qui elle soupçonnait des envies de rébellion. Il en était ainsi des souveraines de sa lignée. Toutes avaient dû faire face à d'importantes révoltes, toujours à la suite de période de famine. Cette colonie était un bastion révolutionnaire depuis toujours, mais contrairement à ses ancêtres, quand elle avait compris que la famine s'installait, elle avait pris les devants. 

Elle avait envoyé ses meilleurs agents sous couverture dans les équipes d'ouvrières. Pazunabeille était l'une d'elles. Elle tenait son nom de sa couleur. Le jaune de ses stries tirait vers l'orange et quand, jeune soldate, avant d'intégrer les unités d'élite du renseignement, elle partait en mission de reconnaissance au dessus des pique-niques des humains, ces derniers pensaient en la voyant de loin qu'elle était une inoffensive abeille. Elle avait ensuite eu une carrière militaire exemplaire. Elle assistait les convois d'ouvrières qui portaient les vivres dans l'essaim, une mission qu'elle avait exécuté sans passion mais sans faillir jusqu'à ce qu'elle intègre les services de renseignement. C'était peu de temps avant la famine et son entraînement n'était même pas terminé quand elle fut envoyée sous couverture dans l'aile ouest de l'essaim. 

La reine s'inquiétait des révoltes qui pourraient émerger mais Pazunabeille constatait plutôt un calme inquiétant. Aucune révolte ne se tramait, pas ici en tout cas. La responsable de son unité ignorait ses rapports et tous les jours une des ouvrières était questionnée. On soupçonnait finalement Pazunabeille d'être une révolutionnaire infiltrée dans les services de renseignements. De vouloir fomenter un attentat contre la reine. Les gardes sont arrivées tôt un matin et l'ont emprisonnée. Elle avait pensé qu'il s'agissait d'une erreur, que rapidement on la renverrait surveiller les convois de nourriture. Dans cette cellule sans lumière on était venu lui signifier son acte d'inculpation. Haute trahison. Les mots étaient forts. Elle se sentait la victime d'une terrible erreur judiciaire. 

Elle était étonnée des allers et venues dans les cellules. Des soldates de haut rang venaient hilares dans la prison et en ressortaient l'ai repu. Elle ne comprenait pas ce qui se passait mais il lui semblait évident que l'on ne disait pas tout aux guêpes de la colonie. La veille de son procès elle avait même vu passer dans la prison l'escorte royale et, supposait-elle, la reine devait donc aussi être présente. Elle voulait tenter de s'évader, même affaiblie par la malnutrition, elle restait une guêpe surentrainée, capable de se faufiler avec célérité dans les interstices inaccessibles aux pauvres ouvrières. C'était le matin de son procès, aux aurores, elle profita de l'ouverture de sa cellule quand on lui porta son frugal repas pour s'enfuir. Elle voulait voir ce qui amenait la reine dans cette partie bien peu luisante de l'essaim. L'odeur était saisissante. Elle imprégnait les murs de la pièce immense qu'elle découvrait avec stupeur. Il y avait là d'énormes morceaux de chou-fleur infestés de vers. Elle avait entendu parlé lors d'une manœuvre militaire au nord est de ces guêpes qui avaient vaincu les famines en se lançant dans l'élevage de vers. Ça n'était pas la nourriture préférée des guêpes mais quand le nectar des fleurs se fait rare, les vers assurent des repas équilibrés. 

Pazunabeille était choquée. Il y avait la de quoi nourrir les ouvrières de toute la colonie mais la reine préférait les condamner à la chaîne. C'en était trop. Elle se livra aux gardes et fut enfermées dans une cellule plus sécurisée. Son procès fut avancé d'une heure et promettait d'être expéditif. La reine présidait ce tribunal de fortune, Pazunabeille n'avait pour se défendre que quelques instants. Les faits reprochés à cette guêpe dont le bien-être de l'essaim avait toujours été la seule motivation étaient d'une rare gravité. Elle risquait une condamnation à mort, le bourreau, un gigantesque frelon à la mine patibulaire se tenait à côté de la reine. De nombreuses guêpes étaient venues assister à ce procès. Il se murmurait que Pazunabeille avait essayé d'attenter à la vie de la reine qu'elle avait menacé de son dard acéré la souveraine au profil si racé. La colère lui donna des ailes et quand elle prit la parole devant l'assemblée, elle se découvrit une verve inespérée. Avec ses mots aiguisés, son procès devenait celui d'une souveraine machiavélique, les gardes abasourdis n'obéissaient plus aux ordres et bientôt les murmures de la foule devenaient un grondement sourd, la colère était palpable. Les guêpes affamées se mirent à voler vers la prison, la garde royale ne pouvait pas les retenir et bien vite la nouvelle était connue de tout l'essaim. 

La révolte tant redoutée par la reine se produisait sous ses yeux, elle fut mise en sécurité dans ses quartiers mais que pouvaient faire les quelques frelons de sa garde contre un essaim bien décidé à la destituer. La reine fut capturée, Pazunabeille fut, elle, nommée régente. Alors que l'essaim réclamait la pire des peines pour la reine déchue, Pazunabeille prônait la clémence. Le procès dura plusieurs jours et finalement pour que la chute soit totale, on envoya l'ex-reine dans la nurserie, elle devait vouer le reste de sa vie aux guêpes de l'essaim, elle serait privée de nectar jusqu'à ce que sa contrition soit une certitude pour toutes les guêpes. Cette condamnation paraissait trop légère à beaucoup de guêpes. Pazunabeille était raillée, comme une reine abeille trop bienveillante, mais le temps allait faire son œuvre et l'essaim entier ne tarderait pas à apprécier cette singulière souveraine!

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