C'est ça le sujet

De ces petites réflexions qui m'étonnent suffisamment pour que j'en vérifie l'aplomb sans tarder. Alors je me saisis de mon téléphone et je regarde mes doigts glisser sur l'écran. Je ne les avais jamais regardés, ces deux pouces qui tapotent au rythme des mots, presque en canon.

Je n'avais jamais prêté attention à cette étonnante similitude entre ces pouces qui se pressent contre les lettres et cet index qui appuie sur le déclencheur de mon appareil photo.

Les mots, toujours eux, des mots en images, des mots à l'écran, mes mots qui jouent avec les autres avec ce qu'ils veulent bien montrer, avec ce qu'ils n'imaginaient pas montrer. Et moi, là dedans, qu'est-ce que je montre ? Quel est le sujet, de ces photos, des ces quelques mots qui arrivent si vite, je m'en rends compte maintenant que je regarde mes doigts s'écraser contre l'écran ?

Je n'en sais rien en fait, je ne suis même pas sûr de vouloir le savoir, c'est une histoire intime qui se trame là, et ça aussi je le comprends en sentant les fourmis qui envahissent mes mains tant la position de mes pouces devient insupportable. J'écris moins bien sur mon ordinateur, je suis plus loin de l'écran, je ne vois pas mes doigts glisser, je les entends taper, ça me perturbe ; tout comme je suis bien incapable de prendre des photos avec mon iPhone quand je n'entends pas le bruit du déclencheur, quand je ne pose pas mon œil sur le viseur. 

C'est cette intimité-là le sujet. Les mots qui se posent peuvent toucher les autres, certains arrivent même à m'installer quelques sanglots dans la voix quand je les lis. Ils peuvent être tristes, résolument optimistes, plein de vie, gâchés par quelques fautes, ils me rappellent toujours un moment intime, le nez sur mon téléphone, mes doigts effleurant l'écran. Les images se posent sur la pellicule de la même manière, c'est donc pour ça que je ne me relis jamais quand j'écris ainsi. En me relisant je perdrais l'intime, je perdrais le souvenir si doux de mes doigts que je ne regarde jamais s'agiter sur l'écran. Les images se posent quand mes doigts se pressent, comme autant de souvenirs que je partage pour être certain de ne pas les oublier, comme autant de moments que d'autres peuvent apprécier même si le sujet leur reste parfois caché. C'est ça le sujet, l'intime qui se dissimule dans l'instant, l'intime qui se raconte pour un instant, en mots, en image. 

Et puis arrive le moment où mes doigts ralentissent leur course, comme une hésitation, sur un point, ou une virgule. Le saut de ligne salutaire, celui qui permettra d'aller au bout de trouver les mots pour sortir de cet instant, pour libérer l'intimité ainsi capturée, lui donner une chance de se dissimuler au détour d'un dernier mot. Ces mots qui suivent le dernier saut de ligne, ces mots qui arrivent sans prévenir, ils me font penser aux dernières poses de mes pellicules, celles que je suis toujours pressé de finir. Les derniers mots, ce sont les seuls que j'aime à relire, parce que l'instant est passé, que moi je reste un peu hébété, indécis sur ce qui précédera le dernier point, comme avec une envie de rembobiner la pellicule, prêt à savourer l'instant suivant.  

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