La tristesse de mon jamais

On aurait flingué l'orthographe. Je n'ai même pas lu un article de presse sur le sujet, déjà parce que ce n'était pas le jour, pour moi, à titre personnel ; mais aussi parce que de toute façon l'orthographe s'est fait descendre il y a sûrement très longtemps.


Il suffit de regarder sans grande attention ses mails professionnels, les miens en tout cas, enfin à l'époque où j'en recevais en tout cas. Moi-même, pour ne pas dire même moi, il m'arrive évidemment d'en faire. Alors le décès de l'orthographe, mouais.

Je continuerai à écrire "chauve-souris" parce que le trait d'union a son importance. Je continuerai à écrire "coûts" parce que sans accent ça n'aurait plus la même saveur. Je continuerai à demander à voix haute aux gens autour de moi en portant mon crayon à la bouche s'ils savent combien de f prend "nénuphar", même si la blague ne provoquera plus les mêmes sourires. Si c'était bien l'enterrement de l'orthographe, alors on dira que je n'ai pas eu le faire-part.

Et puis j'avais d'autres chats à fouetter, des espoirs à oublier, des rêves à enterrer, pour de bon eux. C'est peut être la seule bonne nouvelle finalement. Que jamais je ne me pencherai sur un manuel scolaire plein de fautes d'orthographe.

Jamais... De ces jamais dont la vie se remplit parfois, de ces jamais qui égratignent, sans faire semblant. Un de ces jamais avec lesquels il faut apprendre à vivre pour toujours, encore une fois.

Je ne serai jamais ton père. Toi que je rêvais un jour de photographier, dont j'aurais conservé une pellicule exposée au congélateur pour un jour t'apprendre à te développer toi-même. Je ne serai jamais ton père et tu ne feras jamais de faute d'orthographe. Il y a des amours qui ne peuvent pas se transformer, des amours faits pour durer, toujours, mais qui viennent avec leur lot de jamais.

Je ne collectionnerai jamais les immondices que l'école fait faire aux enfants pour la fête des pères. Je continuerai de penser à toi, ce toi qui n'a jamais existé mais dont la seule pensée me donnait toujours un peu d'espoir.

Me revoilà sur la branche morte de ma généalogie avec l'orthographe comme seul rempart de pudeur devant cette histoire si intime que je me demande bien pourquoi je la raconte. Je le regretterai peut-être, qui sait, quand les larmes sécheront, mais toi dont je ne serai jamais le père, tu resteras cette pensée, cette idée, tu seras toujours un regret.

De cet espoir si vif qui s'était remis en route ces derniers mois, je garderai deux photos pleines de sens et toujours cette incapacité à dire simplement combien ce jamais-là me rendra toujours triste. Le voisin écoute du classique, le piano sera mon somnifère ce soir, et puis en m'endormant je vais sûrement me rappeler d'une faute laissée dans ce billet, je m'en excuse, c'est l'émotion de savoir l'orthographe assassinée...

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