Première classe (wagon de)

En temps normal, j'écris comme ça vient, en temps normal les mots me viennent alors que je prends le métro et qu'il y aurait eu une photo à faire. Cela ne me demande pas plus de temps que de poser mon œil sur le viseur et de déclencher, ce sont des mots et ils me viennent comme une envie de photographier.

En temps normal c'est pour me souvenir d'une scène, d'un moment, d'un instant, des personnages qui s'y présentent. Ce jour-là j'avais envie de photographier ce type qui ressemblait tant à Woody Allen.

Il scrutait les gens comme s'il était en train d'écrire mentalement l'histoire qui se déroulait sous ses yeux. En temps normal je n'ai pas l'esprit encombré par le quotidien vers lequel je me dirige. En temps normal mon regard ne se perd pas en cours de route dans l'immatriculation de la rame de RER qui me conduit vers le quotidien qui encombre mon esprit. ZRAB 28144.

Est-ce même l'immatriculation de la rame ? Le numéro de série que le fabricant, Alsthom ou Bombardier, aurait arbitrairement décidé de lui donner ? Est-ce que ce code a une utilité quelconque et à qui ? Je m'interroge et en temps normal je serais retourné vers mon sosie de Woody Allen, j'aurais écrit la photo que je ne pouvais prendre, en temps normal je n'aurais pas oublié ce trajet pendant 10 jours jusqu'à ce que ZRAB 28144 me revienne à l'esprit.

Ce code dont je ne sais toujours rien mais qui se radine là quand j'allume la lampe inactinique pour ne pas réveiller la maisonnée avec une lumière trop visible. J'allume la lampe inactinique, ZRAB 28144 me revient et avec ce code c'est toute la scène qui se révèle. 

Le sosie de Woody Allen qui tient à ses pieds un cartable en cuir, son regard perdu sur le bras gauche de son voisin, comme en train de guetter. Il ne bouge pas le voisin, il a les lèvres pincées. Enfin je ne sais pas si elles sont pincées, si c'est le bon terme, mais il semble retenir sa lèvre inférieure avec ses incisives supérieures. Je ne sais pas si on dit supérieures, mais ses dents de devant semblent occupées à pincer sa lèvre inférieure, et surtout, il ne bouge pas. 

Juste en dessous du code ZRAB 28144, il y a ce couple qui se regarde sans se parler, il a une mine patibulaire, ils sont côte à côte, il la regarde et on hésite devant ces deux-là. Si on s'attarde sur ce gaillard, on est forcément partagé, ce regard qu'il porte sur elle peut aussi bien exprimer la profonde tristesse de celui qui raccompagne à l'aéroport l'amour de cet instant de sa vie qu'être une charge silencieuse de reproches sur ce qui fait vaciller l'amour un instant. Peut-être vit-elle à l'étranger et après ce week-end passé ensemble, lui aurait-elle demandé de ne pas la raccompagner à l'aéroport, pour éviter ce moment si redouté, ce trajet de RER les yeux dans les yeux avec les mots qui laissent place à la tristesse. Ou alors il lui en veut. Il lui en veut mais son regard n'arrive pas à lui dire les mots que sa raison l'oblige à ne pas prononcer. Son regard vide est peut être le regard qu'on lance quand on espère en finir d'une querelle amoureuse dont les raisons ne sont déjà plus qu'un vague souvenir. Je ne vois pas assez bien ses yeux à elle pour m'interroger sur son regard. 

Et puis ZRAB 28144, au dessus de leurs regards, ce code qui est fait pour se graver en mémoire, plus encore que les regards, plus encore que le sosie de Woody Allen qui porte alors une main sur la bouche et l'autre sur le front. C'est comme s'il venait d'apprendre une mauvaise nouvelle que j'aurais manquée tout perdu que j'étais dans les regards vides et les codes insensés. Je le scrute sans voir ce qui a changé, qu'est-ce qui aurait pu le rendre si soucieux ? Son regard à lui n'est plus perdu sur le bras de son voisin qui est peut être ici la seule chose qui a bougé. Il croise les bras maintenant, laissant apparaître à son poignet une grosse montre. Les yeux du sosie de Woody Allen se cachent derrière de grosses lunettes et du coup ils sont petits, comme des noyaux d'olives. Dans ses lunettes pourtant ça ne sont pas ses yeux que je remarque en premier. C'est la montre de son voisin. Enfin le reflet de la grosse montre de son voisin. Je me demande si le sosie de Woody Allen est attendu quelque part, pour une réunion ou que sais-je, peut être a-t-il vu l'heure sur la grosse montre accrochée au poignet de son voisin quand ce dernier a bougé le bras. Peut être attendait-il que le bras bouge pour que l'heure apparaisse. Alors il était en retard et c'est pour ça qu'il semblait si inquiet. 

Mais ses petits yeux en forme de noyaux d'olives que je remarquais après quelques secondes à fixer les verres de ses lunettes, ses yeux racontaient une autre histoire que celle du type qui s'inquiète d'arriver en retard à une réunion. Il a plutôt les yeux du type qui s'amuse d'un rien, si ça se trouve tous les matins son réveil sonne à une heure différente, comme pour s'assurer que le lendemain ne ressemblera jamais complètement à la veille, si ça se trouve il a tellement peur de voir le temps s'égrener a l'identique qu'il évite de s'y confronter. À part son réveil et sa lumière rouge qui tapisse la chambre à coucher toutes les nuits, il évite peut être de se confronter au temps. Peut-être qu'il semblait catastrophé parce que ses yeux en forme de noyaux d'olives avaient croisé l'heure sur la grosse montre accrochée au poignet de son voisin quand il avait bougé le bras. Mais alors pourquoi guettait-il le poignet de son voisin s'il craignait à ce point de voir le temps passer? 

Alors je l'imagine entrant en scène, sur le quai du RER d'abord, tenant son cartable sous le bras, les yeux rivés vers le sol pour éviter les horloges omniprésentes, les écrans de la gare qui rappellent toujours l'heure qu'il est et l'heure qu'il sera quand le prochain train arrivera. Il saute dans le train et veillant à ne pas s'asseoir à côté d'un passager accroché à son téléphone dont l'écran se veut aussi cadran, il se libère alors de ses œillères le temps d'un trajet. C'est à ce moment là qu'il voit sans le vouloir la grande aiguille de la grosse montre qui est accrochée au poignet de son voisin. Si l'idée de subir un peu plus le temps qui passe l'affole, il ne peut se résoudre à ne pas savoir de quelle heure il lui faut faire le deuil depuis 4 minutes. Alors il scrute le poignet de son voisin dans l'espoir d'entrevoir la petite aiguille mais la manche d'un pull over lui cache la grosse montre. 

Mes yeux changent la mise au point, je retrouve dans les lunettes du sosie de Woody Allen le reflet de la grosse montre de son voisin. Le train s'arrête à Denfert, au fond de la rame la fille au regard masqué sourit, son Jules est sur le quai et il lui fait signe, elle le regarde avec des yeux qui n'ont plus aucun souvenir d'une quelconque querelle, en face de moi je vois une lèvre inférieure se libérer, une manche retomber sur une grosse montre et le voisin du sosie de Woody Allen se lever. Nos regards se croisent et je lui dis qu'il me semble avoir remarqué que sa montre est arrêtée. D'un regard il confirme et me souhaite une bonne journée et tandis que je le regarde se faufiler jusqu'à la porte, je m'arrête longuement sur ce code* que je ne comprends toujours pas, sur ce sosie de Woody Allen qui semblait bouleversé par le temps. 



* Les remorques ZRAB sont les anciennes remorques de 1ère classe sur les rames de type MI79 achetées par la RATP et la SNCF entre 1980 et 1983. ZRAB 281 pour indiquer qu'il s'agit d'une remorque de 1ère classe et de type Z8100, ZRAB 28144 car si l'on a besoin de mesurer ou de conter le temps, il faut aussi pouvoir identifier les trains qui passent...

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