Roulent les gouttes

Il suffit parfois d'un tour du lac pour sauver une pellicule. En ce moment il y a mille choses que j'aimerais écrire, et puis, quand je saisis mon téléphone et ouvre une note vierge pour me lancer, rien ne vient ou presque, et puis le métro arrive à bon port, je me note mon sujet dans un coin de la tête. Là mes coins débordent. Il suffit parfois d'un petit tour du lac des Buttes Chaumont pour sauver une 36 poses ; mais alors, quelle serait la parade pour s'interposer entre la note vierge et moi?

C'était lundi dernier, le métro était bondé, le seul bruit qui accompagnait les cliquetis mécaniques, c'était celui des gouttes de sueur qui roulaient sur tous les fronts. J'étais perdu dans mes pensées, isolé dans la gentillesse qui m'a envahi depuis l'opération. C'est peut être hormonal, je n'en sais rien. Au même moment, comme pour confirmer cette invasion, un jeune effronté m'écrase le pied en me bousculant, son avant-bras nu s'appuie fermement contre mes côtes. Il étouffait ainsi les gouttes qui ruisselaient sûrement depuis ses aisselles en les imprimant sur mon costume. J'ai souri et murmuré un "c'est pas grave" à un type qui ne s'excusait même pas. Sûrement un effet du trop plein de gentillesse, la chaleur en viendra bien vite à bout. 

Le silence était relatif, la chaleur absolue, l'ambiance électrique. Elle pleurait. Appuyée contre la barre métallique ruisselante, elle parlait dans son téléphone, racontait en ravalant ses larmes combien il avait été salaud. Ses larmes de fatigue se transformaient en sanglots dopés à la colère. La colère contre un type qui l'avait traitée comme une moins que rien, ce sont ses mots, enfin ceux qu'elle prononce au creux de l'oreille de son interlocuteur dont la voix se fait entendre furtivement dans la conversation. Sa meilleure amie, sa sœur, sa mère ? Elle se confie à elle en tout cas, et à toute la rame au passage. Les regards roulent sur elle tandis qu'elle tente vainement de rattraper ses larmes avant qu'elles ne heurtent ses joues. Finalement la différence est à peine visible entre celle qui pleure et ceux qui suent. Les gouttes s'écrasent de la même manière. Moi je regarde amusé, je réfléchis aux mots que je n'aurais pas le temps de poser, à la photo qui est imprenable, la fatigue gagne, elle laisse éclater ses pleurs. Je tends un mouchoir à la pleureuse dont le feuilleton captive maintenant un auditoire conséquent. Elle murmure un merci et comprenant alors qu'un métro entier attend le dénouement de son histoire, elle termine rapidement et un peu gênée sa discussion. Barbès, le métro sort de terre, le silence se tait, les gouttes se condensent dans une odeur âcre, on ne saura pas ce qu'elle a répondu au prof qui lui faisait passer un oral, et moi je suis bientôt arrivé, je vais aller faire un tour du lac.

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