Les noisetiers de la rue André Danjon

Tous les jours je me dis qu'il me faudrait en prendre une photo. Je n'en ferai rien. Parce que je sais qu'elle sera toujours plus décevante que l'idée qui s'est installée ces dernières semaines dans mon esprit. Cette idée qui rend maintenant cette rue au demeurant sans intérêt si précieuse à mes yeux. On aurait des érables sycomores comme dans l'allée Darius Milhaud... On aurait pu laisser des chicots févriers déployer majestueusement leurs feuillages comme dans la rue Meynadier. On aurait pu tout aussi bien y mettre des platanes comme ceux qui bouchent dans la rue de Crimée la cicatrice de l'avenue moderne. Ces arbres-là sont si communs et pourtant j'avais oublié le plaisir d'en ramasser les fruits à la fin de l'été. J'avais oublié et puis un midi en repassant à la maison je me suis pris au jeu, j'en ai ramassé, quelques unes, pour voir. Mon butin posé sur la table de la cuisine, je me suis mis à chercher l'indispensable ustensile, sans succès, je me suis finalement aidé du chambranle de la porte.

Qui se rappelle de ce jeu sinon les quelques uns de son club de défenseurs que Google trouve presque par hasard ? En marchant le nez en l'air dans une rue sans intérêt de mon quartier, en laissant trotter dans ma tête ces quelques mots pendant ces quelques semaines, en profitant béatement des quelques minutes de marche qui me séparent du bureau, quand le chambranle de la porte a libéré l'amande et sa jumelle de leur coque, je me suis revu gamin, au pied des noisetiers de la maison de mes grands-parents, je me suis revu refusant le casse-noisettes, une pierre à la main en train de m'extasier sur une noisette et sa jumelle... Je me suis revu écoutant ma grand-mère m'expliquer que j'avais "fait Philippine", je me suis revu lui tendre la jumelle et oublier le lendemain matin de lui dire "Bonjour Philippine". Depuis quelques semaines, je rêvasse en voyant ces 9 arbres m'ouvrir le chemin du boulot, ils remplacent maintenant que je marche jusqu'au bureau les gens du métro dont je scrute parfois les regards, les sourires et les pleurs. Qu'ils sont beaux les noisetiers de la rue André Danjon...

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