Branches fortes

« Notre enfant résoudra le conflit israélo-palestinien. »


Je l’ai beaucoup dite cette phrase. Comme une blague, comme un soupir de soulagement quand les discussions devenaient trop sérieuses pour les jeunes adultes que nous étions. C’était avant. Là dans cet appartement en duplex coincé entre l’avenue Jean Jaurès et le canal de l’Ourcq. Là, quand arrivait la fin de soirée, qu’il fallait aller récupérer les manteaux des copains dans la petite chambre, celle dans laquelle les cartons traînaient toujours trois ans après, là, je lâchais cette petite phrase, comme une blague, comme un espoir.


Nous avons finalement vidé les cartons de la petite chambre quand nous nous sommes séparés, pas si longtemps après que le mot jamais ne se soit invité dans le quotidien. Cette pièce ne deviendra jamais la chambre d’un enfant promis à la résolution du conflit israélo-palestinien. Comme un soupir, comme une blague, comme un espoir déjà déçu, comme le germe de la tristesse de mon jamais. 


Là, 7 ans plus tard, bien installé sur la branche morte de mon arbre généalogique, je réalise que jamais ce jamais-là ne me lâchera la grappe. Quoi que j’y fasse, que ça aille bien par ailleurs ou que ça aille suffisamment mal ailleurs, je ne pourrai jamais mieux faire que de travestir les larmes. 


Là, rien que de se le dire, de se l’avouer, déjà les larmes accourent, rien qu’à se l’écrire comme pour sonder la profondeur de son puits de tristesse. Là, je repense aux contrôles, aux tentatives, aux espoirs, aux déceptions, à ce moment où j’ai commencé à chercher les mots qui ne sont jamais bons, qui ne sont jamais les bons. 


Là, perdu entre tristesse et insomnie, je reprends mon petit jeu de la decompartimentation, le truc qui ne veut rien dire, que je me suis inventé dans ma tête il y a 30 ans, ce choix que j’ai fait de toujours tout mélanger, de considérer que les cloisons sont faites pour qu’on puisse quand l’envie nous prend s’inventer passe-muraille. Je reprends ce moment de classement qui n’en est pas un, cette espèce de tableau mental dans lequel je range les riens de la journée, les petits tout de ma vie, là le soir quand le sommeil tarde à arriver, quand je sens mes jambes se balancer dans le vide sous cette foutue branche morte. 


« Préparer l’expo des gens des Buttes fin mai » va indéniablement dans les +++ de mon tableau. 


« Ne pas avoir réussi à contrôler telle ou telle émotion » se retrouve mécaniquement dans les - - -. 


Les plus et les moins vont par trois, c’est comme ça, c’est un système bordélique pour ne pas accumuler trop de moins d’un jour sur l’autre. Et j’avais arrêté de le faire. Quelle erreur. Parce que l’idée c’est qu’une fois le classement fait, je peux effacer le tableau. Ça rend les lendemains moins difficiles.


Hier soir j’ai repris cet exercice, comme une blague, comme un soupir de soulagement, comme une épreuve nécessaire. 


Alors ce soir j’ai refait mon tableau dans lequel j’ai réussi à mettre plus de + que de -. Je me suis senti comme Dutilleul. 


« Le soir, ses douleurs de tête étaient supportables et l'exaltation les lui fit oublier»


Ce soir je suis sorti avec le baron faire un tour dans le quartier. Le baron c’est un des noms qu’on donne au chien, Haussmann. Le baron, monsieur le préfet, pas le boulevard, voyons. Je suis sorti promener Haussmann, à l’heure où la plus jeune s’engueulait avec sa mère au sujet d’un scandale entourant les heures de coucher imposées aux adolescents de sexe féminin dans cet appartement à l’évidence plus bourgeois qu’il n’y parait. Avec le préfet, on s’est éclipsé suffisamment longtemps pour ne pas avoir à jouer les .. non, jamais je ne me dirai beau-père, je trouve ça naze, ni éducateur, ça me rappelle mes jobs étudiants. A jouer au Gilles sera suffisant. 


Râler, gronder, tempêter suffisamment fort pour que le débat sur l’heure de coucher soit reporté, je sais faire. Je fais bien. Je n’avais aucune envie de faire. Alors avec le baron on est passé devant le parc fermé en se disant qu’il serait temps que le jour dure plus longtemps, que le parc ferme moins longtemps. Et puis j’avais oublié mes clés, et le chien n’a pas de poche où les ranger, j’ai dû sonner en sachant que les débats allaient se rouvrir. 


Là, dans cet appartement perdu à quelques pas des Buttes Chaumont, juste derrière la porte d’entrée m’attendait cette ado avec une question existentielle. 


« Pourquoi les femmes sont moins bien payées que les hommes ? »


Il est des débats qu’on ne peut refuser. Même et surtout si tous les pourquoi qu’on peut trouver ne sont finalement que des raisons de s’indigner.


J’ai parlé en vrac de l’abolition de l’esclavage, des générations d’iPhone, des dernières boucheries canines qui ont fermé en Allemagne ou en France quand on a arrêté de se faire la guerre régulièrement... j’ai parlé de banalités pour expliquer qu’il ne suffit pas toujours d’être dans le vrai pour que le monde avance avec justesse, que parfois il faut aussi du temps. Et de la force. 


Alors là, assis sur ma branche morte, à faire mon Gilles de métaphore en métaphore, je me suis dit que les arbres s’étaient bien entremêlés avec le temps, et qu’il y avait là quelques branches fortes. 

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